Avoir la vista ou le petit guide pratique du partage de la charge mentale

Guide_Charge_Mentale_P1«  C’est facile de repérer un footballeur qui en a dans la tête. Le joueur intelligent, c’est celui qui anticipe, qui voit en avance ce qui va se passer, celui qui a la vista comme on dit. » 1
La charge mentale est souvent considérée comme un fatigant mécanisme cérébral, perturbant et lourd à porter ; une maladie dont il faudrait se débarrasser.

Elle est pourtant une des plus belles expressions de la complexité de notre cerveau.

La charge mentale, c’est l’intelligence du jeu, la vista, ce moment magique où tout s’enchaîne magnifiquement, ce flow tant recherché.

Car, la charge mentale n’est pas lourde en soi.

Ce qui est lourd, c’est de la porter seul.

Seul, au milieu de l’équipe, il sait, il voit, il ressent, il pressent, dilué dans l’espace et le temps.
Plein d’énergie, il va tenter d’emmener toute l’équipe, la tirer vers la victoire.
Mais non soutenu, non accompagné, au bout d’un moment, il va s’essouffler.
Il va jouer alors solo, tenter le tout pour tout.
Puis il va s’épuiser, s’énerver, se relever encore, et tomber à nouveau.
Pour, parfois, finir par s’effondrer et abandonner.

Une équipe qui gagne, c’est une équipe dont tous les joueurs possèdent la vista.

Lorsque la charge mentale est partagée, lorsque chacun participe à cette danse, à cette musicalité, elle disparaît.

Si l’on devait décrire un instant de vista quotidienne dans une famille, cela pourrait être : vous passez devant la corbeille de linge, vous remarquez qu’elle est pleine, vous faites le tri et lancez la lessive avec le bon programme. Votre conjoint arrive quelques heures plus tard, voit la corbeille de linge vide, se dirige vers la machine pleine, la vide et l’étend. Une fois le linge sec, votre fils/fille l’enlève de l’étendage puis le trie. Votre conjoint prend alors le relais, le repasse et plie. Et enfin, chacun prend ses affaires pour les mettre dans son placard, à la bonne place.

Fluidité, agilité, anticipation, justesse, alliance du talent individuel et de l’esprit collectif.
Aucun appel de balle, aucune attente, l’intelligence du jeu partagée :  la vista quotidienne.

Cette intelligence du jeu partagée est le fondement d’une équipe qui prend du plaisir en jouant, le fondement d’une ambiance détendue, d’où peut émerger la joie d’être ensemble, la joie de vivre le quotidien même le plus banal.

Voici donc, le petit guide pratique du partage de la charge mentale.

 

Qu’est-ce que la charge mentale, comment apparaît-elle et comment disparaît-elle ?

Il vous est sans doute déjà arrivé d’acheter une nouvelle voiture. Alors que vous ne l’aviez jamais remarqué avant, vous vous mettez soudainement à la voir de partout, cette nouvelle voiture.

Notre inconscient est vigilant à ce qui nous occupe l’esprit. Un sujet nous intéresse, et c’est l’ensemble de nos sens qui est en éveil, à l’affût d’informations complémentaires.

Commencez à vous intéresser à quelque chose et automatiquement votre cerveau vous amènera à la conscience des actions et des pensées relatives à ce sujet.

Ne vous est-il en effet jamais arrivé, au détour d’une discussion, de vous inquiéter soudainement pour une personne présente dans votre série favorite ou au sein du livre que vous êtes en train de lire ?

C’est ainsi. Tant que les dossiers sont ouverts, nos cerveaux ne cessent de nous les ramener à la conscience.  Vous n’avez pas terminé un travail ; vous serez assailli de pensées à son sujet, et ce, tant qu’il ne sera pas enfin clos.

La charge mentale est, par essence, automatique et inconsciente.

Elle est indissociable de l’action, elle en est sa conséquence naturelle.

La charge mentale n’est jamais un choix.

Il est donc profondément absurde de demander à quelqu’un de lâcher prise, d’arrêter de penser à des choses, s’il continue à les gérer quotidiennement.

Il est aussi profondément absurde de reprocher à quelqu’un de ne pas avoir pensé à faire quelque chose s’il ne le fait pas régulièrement de sa propre initiative.

Suffirait-il alors, pour transférer la charge mentale, que l’un se mettre à faire, et que l’autre s’arrête de faire ?

C’est ce que l’on croit souvent.

Mais cela ne marche jamais ; et ce, même s’il y avait une profonde et sincère bonne volonté des deux côtés.

Cela a même l’effet inverse de celui escompté : cela provoque souffrance, rancœur, dépit et amertume.

Se mettre à faire, clairement, n’est pas suffisant.

 

Faire n’est donc pas suffisant ?

Après deux dribbles majestueux, votre coéquipier vous fait une passe parfaite, là juste devant le but, et… vous shootez à côté.

Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… au bout d’un moment, vous vous rendez bien compte que votre coéquipier vous fait moins la passe, commence à jouer perso et qu’il tenter de marquer seul…

FAIRE la tâche, oui.

Mais il ne s’agit pas simplement de faire.

Il s’agit déjà de faire CORRECTEMENT.

Et le débat sur “correctement” est la toute première raison de l’échec des tentatives de transfert de charge mentale.

Celui qui sait, celui qui fait habituellement, est tellement compétent qu’il ne se rend pas compte à quel point c’est complexe. Des années de pratique ont tout simplement supprimé sa capacité à comprendre la difficulté de ce qu’il fait.

Ainsi, très souvent, il ne sait pas se mettre au niveau, est impatient et critique à la moindre erreur.

A l’inverse, celui qui ne sait pas et qui ne fait pas est tout juste incapable d’imaginer la complexité et l’ampleur de la tâche. Il pense, soit que c’est simple et ne voit donc pas en quoi cela pourrait être un problème, soit que c’est trop complexe, et abandonne alors à la première difficulté, à la première critique et il repasse alors en mode passif.

Et on se retrouve alors avec ce florilège d’excuse :

“mais lâche donc prise et accepte que je fasse moins bien ou de manière totalement différente” ou alors “je continue de faire parce que sinon, c’est mal fait et je suis obligé de tout refaire ensuite…”, ou “je ne saurai jamais repasser, et puis, de toute façon, ça ne sera jamais assez bien”

Étrange.

Personne n’imagine apprendre à faire du vélo en une seule journée et personne n’imagine apprendre à quelqu’un à faire du vélo en une seule journée. C’est pourtant exactement ce qui se passe tous les jours dans la majorité des foyers.

Qui donc imaginerait gagner la coupe du monde en prenant 11 personnes motivées dans la rue, en les mettant sur un terrain avec un ballon et en attendant quelques mois ?

Celui qui sait doit devenir entraîneur, avec tout ce que cela implique de pédagogie, de compréhension, de tolérance, de patience et de méthode.

Celui qui ne sait pas doit devenir apprenant, avec tout ce que cela implique d’énergie, de volonté, d’exigence, de discernement, d’humilité, de patience, d’entraînement et d’ouverture d’esprit.

Et l’ensemble de ces qualités sont capitales dans la réussite du processus de transfert.

Quelques conseils pour l’apprenant :

  • Si la râpe à fromage est rangée à droite du grand plat, c’est qu’il y a une très bonne raison et vous ne l’avez pas encore comprise. Votre super idée de la mettre à côté des couverts, cela n’en est pas une.  Sérieusement, vous arrivez dans une nouvelle équipe, et vous allez donner des conseils les toutes premières semaines ?  Alors non, respectez les traditions, observez, demandez ce qu’il faut faire, pratiquez, puis ensuite, quand vous aurez bien compris tous les tenants et les aboutissants, vous pourrez proposer, modifier, améliorer…
  • Vous pouvez faire moins bien, en effet, mais seulement au début. Cela doit rester passager, cela ne peut être un objectif en soi. Faire la vaisselle, le ménage, le repassage, il y a un objectif : que la vaisselle soit propre, que la maison soit propre et que le linge n’ait plus de pli. Si vous continuez à croire que votre conjoint est plus exigeant que vous, c’est peine perdu. Changer un pneu, cela se fait bien ou cela ne se fait pas. Cela peut effectivement être fait différemment, mais le résultat lui, ne doit jamais être négocié.
  • De la technique et de l’expérience, il y en a même dans les tâches les plus simples. Vous croyez savoir ranger ? Regardez autour de vous et posez votre regard sur chaque chose qui n’est pas “rangée”. Demandez-vous alors si vous savez seulement où cela se range ? La toute première compétence du rangement, et elle est souvent oubliée, c’est de savoir où les choses se rangent. Notre cerveau est même tout simplement aveugle aux choses dont il ne connaît pas le lieu de rangement. Apprenez où se rangent les choses, et vous prendrez conscience du désordre, et automatiquement, vous vous mettrez à ranger.
  • Il suffit de travailler quelque chose pour arriver à bien le faire. Si vous ne repassez pas bien, il suffit de bosser le sujet. N’importe qui est capable de repasser, et de bien repasser.
  • Il n’y a rien de pire que d’intervenir à moitié ou sans avoir préalablement travaillé un sujet. Si vous décidez d’un seul coup de vous mettre à faire la cuisine pour être sympa, vous venez de prendre la place du joueur d’échecs qui avait cinq coups prévus à l’avance dans sa tête et vous jouez un pion au hasard. Soyez assuré que cela n’est pas comme cela que vous allez aider et réussir à alléger la vie de votre conjoint.
  • Vous êtes multitâche. Le multitâche est la capacité à laisser tourner des tâches de fond tout en s’occupant d’une autre tâche. Et TOUT être constitué d’un cerveau en est capable. C’est exactement ce que nous faisons quand nous conduisons, nous sommes capables de gérer la vitesse, la direction, les autres voitures autour de nous, les panneaux de signalisation, la température de l’habitacle, le volume de la radio, et parfois même une communication téléphonique…
    Avec un peu d’entraînement, il est tout à fait possible, quel que soit le sexe, de mettre l’eau dans la casserole, passer dans l’autre pièce et revenir intuitivement pile au moment où l’eau se met à bouillir. Le flow. Celui qui reste devant la casserole en attendant que l’eau bout manque juste d’entraînement.

 

Maintenant quelques conseils pour l’entraîneur :

  • Vous êtes un expert qui s’ignore et la chose la plus basique pour vous peut être une montagne pour l’autre. Usez de pédagogie, et de compréhension. L’autre ne va pas réussir du premier coup et va mettre du temps. Assurez-vous aussi que l’autre a bien compris et qu’il sait faire, même ce qui vous semble le plus trivial.
  • Restez pédagogue à tout moment : si votre conjoint, après quelques entraînements, a pris pour la première fois l’initiative de faire une quiche et l’a parfaitement réussi en totale autonomie, évitez de lui demander dès votre arrivée dans la maison : “est-ce que tu as bien pris les œufs les plus vieux”?
    En faisant comme ça, vous allez générer dans la tête de l’autre la phrase la plus destructrice du transfert de charge mentale « quoi que je fasse, de toute façon, cela ne sera jamais assez. »
    Bien sûr que c’est une question importante mais vous pourrez lui dire après avoir savouré avec plaisir le repas, et avec tout le tact et la bienveillance nécessaire : “au fait, je te le dis juste pour la prochaine fois : pense à prendre les ingrédients les plus anciens”.
    Comme ça, il pourra juste le rajouter à sa liste avec humilité, progresser, s’améliorer ; et faire encore mieux la prochaine fois.
  • Pendant des années, vous avez aiguisé votre œil au détail, vous voyez la moindre erreur, le moindre grain de sable qui va mettre en l’air toute votre organisation. Comprenez que l’autre est débutant, alors, guidez, aidez, accompagnez vers le savoir.  Et surtout : laissez-lui de la place, laissez-lui du temps et de l’espace pour apprendre. Si vous faites avant ou si vous reprenez tout de suite les erreurs, vous risquez de totalement le démotiver. Par exemple, s’il se met à préparer les tenues des enfants la veille au soir, évitez de tout changer au moment de les habiller.
  • Vous avez le sentiment d’en faire beaucoup plus et de porter beaucoup plus de charge mentale. Cependant, cela ne doit pas être évoqué. C’est une source de disputes et de discussions parfaitement inutile. Aucun des deux n’a conscience des charges mentales de l’autre, c’est l’essence même de la charge mentale : quand elle est portée par une personne, l’autre ne peut pas la ressentir. Votre conjoint a donc d’énormes charges mentales dont vous n’avez absolument pas conscience. Si vous mettez en cause n’en serait-ce qu’une seule (« oh, ça va, ce n’est pas bien compliqué ça, ce n’est pas une charge mentale »), le sentiment d’injustice généré sera destructeur. L’objectif est de partager les charges mentales ; pas de les critiquer, de les juger ou de les jauger.
    Il existe même parfois des charges mentales que l’on ne souhaite pas du tout partager et pour lesquels on souhaite juste de la considération et de la reconnaissance.

 

Enfin, quelques conseils pour l’entraîneur et l’apprenant :

  • Chacun possède un seuil de tolérance différent pour chaque chose. C’est normal et même souhaitable. Mais alors quel référentiel choisir ? Cette question de l’exigence ne va pas de soi, c’est une question qui DOIT être posée, discutée, débattu avec un état d’esprit ouvert des deux côtés. Et il faut arriver à s’entendre réellement et sincèrement, au préalable. Si le débat reste ouvert, ce sera toujours source de conflits et de tension et le transfert ne pourra se faire.
    Cependant, au cours de ce débat, il y a une erreur à ne surtout pas commettre : il ne faut jamais l’aborder suivant le prisme de la rationalité. Il n’est pas plus rationnel de vouloir une maison rangée qu’une maison en vrac, ni plus rationnel de vouloir des vêtements sans aucun pli que de se ficher d’être tout froissé.  Le seuil de tolérance touche à l’intime, à la psychologie, à la culture, à l’histoire personnelle, il est par définition irrationnel et il convient de le voir ainsi des deux côtés, l’accepter et le respecter.
    Il est beaucoup plus efficace de discuter des souffrances. Qu’est-ce que chacun peut faire comme pas vers l’autre sans trop souffrir, quelles concessions sont possibles ? Il y a parfois des personnes qui ne peuvent tout simplement pas supporter le moindre détail de travers. Il faut l’accepter avec compassion, voire commencer un travail plus profond pour amorcer une évolution, et, pas à pas, trouver un terrain d’entente.
    Déjà, souvent, en se mettant à faire, on remarque des choses que l’on ne remarquait pas avant et notre seuil de tolérance évolue naturellement. Et inversement, en arrêtant de faire, notre seuil de tolérance évolue naturellement : on accorde moins d’importance à certaines choses, on lâche prise.

Apprendre à faire bien, apprendre à faire correctement. S’entraîner, répéter, corriger, s’améliorer.

Telle devrait être la première volonté de chacune des personnes engagées dans le processus de transfert de charge mentale.

Mais cela ne sera jamais suffisant sans un travail essentiel : le travail de l’attention.

 

Acquérir les réflexes – le travail de l’attention

Votre coéquipier est derrière votre ligne de réparation et réussit parfaitement un contre. Il remonte le terrain et, tout en gérant la balle, il passe son temps à vous dire où vous devez vous positionner, vous appelle, vous dit de faire attention aux gars qui vous marquent, vous fait des signes….

Vous n’êtes pas là, vous êtes ailleurs, vous attendez que l’on vous dise ce que vous avez à faire.

Vous attendez patiemment que l’on vous dise où vous placer, quand jouer et à qui renvoyer la balle.

Vous jouez certes super bien mais vous êtes un robot. Vous êtes un exécutant.

Rien, aucun esprit d’équipe, aucune intelligence du jeu.

Le joueur intelligent, c’est celui qui anticipe, qui voit en avance ce qui va se passer.

Savoir quoi faire, à quel moment, savoir où est-ce que vous vous trouvez au sein du jeu et comment lui donner du rythme et de la musicalité.

La dernière clé du transfert est précisément située ici : savoir observer, savoir sentir, savoir où être et à quel moment, savoir où trouver l’information, saisir les signes et savoir ensuite quoi faire.

Devenir acteur du jeu.

Faire permet de commencer l’entraînement
Faire correctement permet de pouvoir être intégré à une équipe
Voir les signes, anticiper, vous permettra de gagner et de prendre du plaisir en jouant.

Cela n’est pas magique, personne ne pense automatiquement à mettre un goûter dans le cartable des enfants. Et pour le coup, il n’y a aucune technique particulière, ni d’ensemble de tâches complexes. Si cela arrive à la conscience, c’est que le réflexe a été acquis.

Et acquérir un réflexe, cela se travaille.

Il est important d’aiguiser ses capteurs, d’apprendre à être attentif.

Il faut apprendre à détecter les signes.

Pour penser à acheter des fruits et légumes en rentrant du boulot, il ne faut pas essayer de s’en rappeler en rentrant du boulot, non.

Si vous vous tapez la tête à une branche en sortant de votre voiture en arrivant chez vous, vous ne pouvez pas croire qu’un simple “bon, demain, je fais attention” pourrait fonctionner.

Pour penser à acheter des fruits et légumes en rentrant du boulot, il faut apprendre à regarder quotidiennement l’état de la corbeille de fruits et du bac à légumes, et il faut apprendre à vous poser la question, au moment où vous rentrez dans la voiture : “qu’est-ce que je dois acheter en rentrant ?”.

Vous apprendrez ainsi à voir. Et à chaque fois que vous allez ouvrir le frigo, vous allez être capable de savoir ce qui manque un en seul coup d’œil et savoir quoi acheter.

Et c’est pareil avec le linge. Lorsque vous rentrez dans la salle de bain, il faut apprendre à regarder la corbeille à linge. Et, à regarder VRAIMENT la corbeille à linge, c’est à dire à regarder avec l’intelligence du jeu : je sais ce qui se passe avant, ce qui se passe après, et je sais quoi faire devant la corbeille pleine.

Saisir les signaux d’alerte et savoir quoi faire. C’est la clé.

Un pilote d’avion est capable en un coup d’œil de voir si l’ensemble des indicateurs sont au vert. Quand on possède la charge mentale, on va stresser quand l’indicateur va commencer à changer de couleur : le tas de linge, les activités qui s’accumulent….

Si le copilote réagit au bon moment, cela libère le pilote de cette charge.

Il suffit donc que l’un fasse CORRECTEMENT une tâche de sa propre initiative AU BON MOMENT pour que l’autre s’arrêter naturellement de la faire ; et la charge mentale sera automatiquement transférée.

Et tout est lié, un cercle vertueux se mettra en place : quand on fait la poussière régulièrement, on remarque la poussière ; quand on achète régulièrement les fruits, on se rend compte que la corbeille est vide. Et petit à petit, vous allez intégrer d’autres informations, voir de nouveaux signes, et faire chaque jour mieux que la veille.

Cela fonctionnera. L’équipe sera capable de gagner.

Arriver à ce stade est déjà une réussite en soi. Mais, malheureusement, cela ne sera, souvent, pas suffisant.

Car, sur le terrain de la vie, il y a des centaines de ballons, et des centaines d’adversaires qui passent leur temps à vous mettre des bâtons dans les roues (la maladie du petit dernier, le clou sur la route, la surcharge ponctuelle de travail, l’ensemble des aléas de la vie…).

Le cœur de la réussite, c’est l’agilité.

Car une action, ce n’est pas récupérer une balle, c’est jouer en équipe pour marquer un but.

Car une action, ce n’est pas juste “mettre une lessive”, c’est : “avoir du linge propre plié dans son placard”

Il est donc sain et nécessaire que chacun apprenne à faire l’ensemble des tâches.

Non seulement cela permettra cette agilité vitale, mais cela aura un effet collatéral extrêmement intéressant : cela améliorera la qualité de nos réalisations.

Par exemple, étendre le linge, ce n’est pas jeter des vêtements sur des bouts de fil de fer, c’est un art complexe, qui ne peut être véritablement compris, que lorsque l’on a appris à repasser. Le jour où vous passerez deux minutes de plus sur une manche qui a été laissée en boule pendant le séchage, vous ne laisserez plus jamais une manche en boule quand vous étendrez. Cela donne aussi du sens à ce que vous faites, vous savez pourquoi vous le faites.

Je prends alors un peu plus de temps pour étendre correctement car j’ai de la compassion pour celui qui va repasser, et j’en connais l’ensemble des difficultés.

Autre exemple : les courses. Si vous prenez l’initiative d’aller faire les courses sans connaître l’état de la corbeille de fruits et du bac à légumes, le planning de la semaine qui vient, les quantités pour un repas, c’est parfaitement inutile, c’est comme de vouloir ranger alors que l’on ne sait pas où les choses se rangent.

 

La VISTA quotidienne

Et c’est comme cela que l’on atteint le stade ultime du partage de la charge mentale : n’importe qui peut reprendre n’importe quelle tâche à n’importe quel moment.

Il n’y a plus d’avant-centre ou d’attaquant et de défenseur. L’ensemble des joueurs peut prendre à chaque instant tous les postes. Il y a des différences bien sûr, des talents individuels, des compétences différentes, des envies différentes. Mais l’équipe peut se nourrir de ces différences car il y a le flow.

C’est ce flow, cette agilité qui permettra de s’adapter à tous les aléas de la vie, de reconfigurer l’organisation en temps réel.

Et surtout, posséder ce flow permettra de conserver en permanence, le plaisir de jouer, le plaisir de partager le quotidien, quelles que soient les conditions.

JPRX

1 : Pierre Parlebas

Le vent te portera

LeVentTePortera

“Un oiseau posé sur une branche ne craint jamais que la branche cède, parce que sa confiance n’est pas en la branche, mais en ses propres ailes.”

En effet, un jour il se jette dans le vide et se laisse naturellement porter par le vent.

Qu’importe finalement la branche, l’oiseau sait voler ; c’est en lui.

 

Et comme lui, j’y ai cru.

J’ai cru que c’était en moi et qu’il suffisait que je m’entraîne.

Ces ailes à découvrir, ces ailes à développer, pour un jour les déployer et prendre enfin mon envol.

Ne plus jamais avoir peur du vide, ni que la branche ne cède ; avoir confiance en mes propres ailes, avoir confiance en moi.

 

J’ai tenté de m’élancer de nombreuses fois.

Quelques fugaces vols improbables et frêles vinrent alimenter mon espoir.

Je redoublais d’efforts.

Vainement ; m’écrasant violemment au sol bien plus que de raison.

 

Immuable vertige, j’en avais finalement fait mon partenaire quotidien.

 

Pourtant, il m’arrivait encore de continuer à l’imaginer, lui, celui que je me représentais, fort, et rempli de confiance en lui.

Face à une foule immense, je le voyais se tenant là, sûr de lui, s’exprimant avec élégance et émotion.

Je l’admirais, fantasmais son aisance et son éloquence.

Et toujours, je tentais de me sentir à sa place, imaginant ce que je pouvais être de lui, imaginant comment je pouvais être lui.

Ouvrant grands les bras, sentant le vent, essayant de saisir quelques fragments de son art.

Sans jamais y parvenir.

 

Jusqu’à ce jour où, au cours de l’une de ces rêveries, je fus surpris par quelques éléments nouveaux.

Cela arriva juste avant qu’il ne prenne la parole : une ombre sortie de nulle part s’approcha de lui et glissa doucement à son oreille : “le public est armé et il n’hésitera pas à te tirer dessus à la moindre erreur »

Et je le vis changer brusquement du tout au tout. Apeuré, angoissé, perdu. Il ne put émettre le moindre son, baissa la tête, se retourna les ailes atrophiées, puis se retira.

Pour la toute première fois, nos émotions étaient synchronisées : il ressentait enfin ce que je ressentais.

 

La scène s’éteignit alors, et tout s’éclaira en moi : il est vain d’essayer de croire en ses ailes quand on est persuadé que l’on vit entouré de chasseurs.

Ce qui l’avait empêché de prendre la parole n’était pas la représentation qu’il se faisait de lui-même, mais celle qu’il se faisait de l’Autre.

 

Ainsi, je m’armais parce que j’imaginais que j’allais devoir me défendre. Je me barricadais, parce que je pensais qu’on allait m’attaquer. J’affûtais mes lames, je renforçais mon armure, bombais le torse ; je me préparais au combat.

 

Je ne faisais qu’entraver mon vol et aggraver mes chutes.

 

Alors, qu’à l’inverse, je devais me mettre à nu, me dépouiller de mes artifices, m’alléger pour mieux voler.

Vivre, ressentir, appréhender et accepter cette vulnérabilité. Croire en l’Autre, seul soutien véritablement capable de faire portance.

 

Car, et ce fut ce que j’appris ce jour, ce n’était absolument pas de confiance en moi dont je manquais, mais de confiance en l’Autre.

Ce n’était pas sur ma propre représentation que je devais travailler mais sur celle de l’Autre.

 

« Je m’offre à vos armes car j’ai profondément confiance en vous… »

 

 

Alors, à tous les enfants de la terre je dirais :

“Vas-y, passe à l’acte et trompe-toi, c’est comme ça que l’on apprend.

Parle aux gens que tu ne connais pas, nourris-toi de l’altérité, accepte le conflit.

Tu es vulnérable, mais la souffrance est toujours passagère. Apprends à vivre ces émotions avec tendresse et humour.

Rends-toi compte que l’on ne meurt pas de faire une erreur, et que dans tous les cas, il est toujours possible de rebondir, toujours possible de se relever….

Et surtout, surtout, si tu tombes ; je t’assure que quelle que soit la foule, il y aura toujours quelqu’un qui sera le vent qui te portera.

Enfin, si à l’inverse tu aperçois quelqu’un qui tombe, ne t’écarte pas, nourris sa confiance en l’Autre : sois le vent qui le porte”

 

JPRX

 

Quand elle prend corps

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Elle possède.
Elle envahit.
Au-delà des mots, au-delà de toute intelligibilité.
Elle s’impose à nous.
Elle emporte, elle transporte, elle transforme.
Elle est le goût, la couleur, la musique, le relief de notre vie.

L’émotion.

Une araignée court sur le carrelage.
Surgie de nulle part, une chaussure s’écrase avec violence sur elle, la rendant au néant.
L’araignée…

Soulagement.

La peur, teintée de dégoût, s’évanouit doucement.
L’araignée est morte, emportant avec elle l’émotion désagréable qu’elle avait violemment provoquée.

Pourtant, élaborée au tréfonds de votre inconscient, cette émotion est la manifestation physique de l’expérience de vos ancêtres et de votre propre histoire, de ce que vous avez vécu ou de ce que vous avez vu d’autres vivre.
Cet assemblage baroque et bancal, nourri autant de vérités que de fausses menaces, mélangeant l’important et le futile, le réel et l’imaginaire, le rêve et le cauchemar, tente archaïquement de vous dire quelque chose.

Un message personnel

Devant la même scène, certains seront révoltés, d’autres peinés ou en colère, d’autres encore tristes et atterrés, voire même totalement impassibles ou froids.
Chacun son histoire, chacun ses gènes ; la réaction touche à l’intimité.
Elle est l’écho de ce qui se passe en vous. Elle est votre résonance propre.
Votre vibration personnelle à ce qui advient.

Et c’est cette vibration qui a un sens, ce message personnel qu’il faut apprendre à écouter, apprendre à entendre.
Laissez donc s’écouler le fluide en vous, et ressentez.
La main levée, prête à s’abattre pour ôter la vie, suspendez le temps, et autorisez-vous à vivre ce qui vous émeut. Attardez-vous sur les sensations pour en saisir toutes les subtilités, puis tentez de chercher le message sous-jacent.
Pourquoi la vue de personnes âgées me fait-elle pleurer à chaudes larmes ? Pourquoi le fou rire de mes enfants m’agace-t-il ? Pourquoi suis-je autant en colère lorsque l’autre est en retard ? Pourquoi donc ce tout petit être velu à huit pattes m’angoisse-t-il à ce point ?

Prendre le temps

Agir sur l’extérieur pour tenter de contrôler une émotion intérieure, c’est subir son émotion, la rendre maître de nous, agir sous ses ordres.
Être esclave de ses émotions, c’est leur accorder tout pouvoir dans nos actions.
“Il ne faut ni dominer, ni subir ses émotions, il faut d’abord s’autoriser à les vivre”1

Pire : agir sur l’extérieur pour stopper l’émotion vous empêche de la vivre pleinement et d’en comprendre le message. Agir, c’est prendre le risque de passer à côté de tout un univers.

Alors, sauf vrai danger immédiat, prenez le temps de faire le tri dans cet immense désordre. Retournez votre regard intérieur, et confrontez-vous à la véritable source de vos émotions : l’ensemble de vos passés.

Miroir de l’âme

Car détrompez-vous, ce n’est pas l’autre qui vous met en colère, ce n’est pas l’autre qui vous agace, qui vous fait peur. Ce n’est pas l’autre qui vous irrite, ou au contraire vous met en joie…

L’autre n’est que le réceptacle sans consentement de vos désirs, incarnation matérialiste de ce que vous ressentez. Il est juste un furtif miroir, vous donnant à voir l’état de votre âme
Or, accusez-vous le miroir de l’image qu’il vous renvoie ?
Fût-il cassé, il ne changera rien à ce que vous êtes.

Sentez l’instant où l’émotion prend votre corps, et résistez à l’envie d’en vampiriser l’autre. Ecoutez-là, ne l’ignorez pas : elle est pour vous un message personnel et important.

Il faudra peut-être que vous changiez, que vous partiez ; il faudra peut-être expliquer, discuter, travailler…. Mais ce sera alors votre choix réfléchi, et non le fruit d’une pulsion primitive visant à stopper ce qui vous assaille.

Une réciprocité bienveillante

Vous apprendrez alors à vous libérez de vous.
Mais cela ne sera pas suffisant.
Car il vous faudra également apprendre à vous libérer des autres.
Vous êtes en effet vous aussi, souvent ou parfois, l’araignée.

Votre propre corps est constamment assailli, investi, possédé par les milliers d’émotions que les autres projettent sur vous.
Vous incarnez à votre corps défendant leur agacement, leur désir, leur énervement, leur colère, leur joie, leur tristesse, leur dégoût, leurs envies…
Mais pas plus qu’ils ne sont responsables de vos émotions, vous n’êtes responsables des leurs.

Rangez votre chaussure.
Demandez aux autres de ranger leurs chaussures.
A chacun de se regarder enfin en face, dans cette réciprocité où l’autre vous donne simplement l’opportunité d’apprécier qui vous êtes.

 


1 : Saverio Tomasella.

Texte directement inspiré de la vidéo : « Et tout le monde s’en fout #3 – Les émotions -« 

Il y a des câlins qui se perdent

2015-10-30 11.07.01_v1   Partout s’affichent et sont brandis ces mêmes mots : respect, partage, tolérance, solidarité, vivre-ensemble…
Tels des mantras, comme un rituel, espérant sans aucun doute que le verbe fasse réalité.
Mais ces valeurs ne se dictent pas : elles sont le fondement d’une société humaine, ou elles restent paroles vaines.

Jean-Jaures disait : “On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est.” Il en est de même pour une société : elle enseigne à ses enfants ce qu’elle est. Et c’est d’autant plus vrai lorsque l’on parle de valeurs.
Les valeurs ne sont pas premières en l’homme ; un très jeune enfant n’a pas de valeurs au sens où nous l’entendons. Elles sont des conséquences, elles représentent l’extrémité visible d’une pyramide dont le socle est constitué de nos émotions et de la manière dont nous avons appris à les accueillir et à les vivre.

Accueillir ou fuir ses émotions

Les émotions sont en nous, à chaque instant, depuis nos premiers instants.
Et le monde nous apprend ce que nous devons faire de ce ressenti.
Notre entourage, proche ou lointain, nous éduque sur la façon dont nous devons les entendre, les écouter, les gérer, la façon dont nous devons les exprimer : soit les condamner, les fuir, les dissimuler, les travestir, soit, à l’opposé, les écouter, les accueillir, les comprendre, les partager…

Ces deux chemins sont parfaitement opposés.

Punir, menacer, taper, reprocher, frapper, crier, humilier, rabaisser, forcer, contraindre, enfermer, isoler…
Etre insensible, être sévère, être dur…
Toutes ces méthodes éducatives empêchent l’enfant de se connecter à ses émotions ; elles l’empêchent de les exprimer, de les comprendre, de les partager, de les réguler et d’en tirer le bénéfice.

Toutes ces méthodes éducatives travaillent la façade et enfantent des êtres masqués, travestis des apparats qu’on veut leur voir porter. Tels de beaux singes savants, les individus simulent ces valeurs et, à la moindre perturbation, à la moindre contrariété, à la moindre émotion un peu trop puissante, toutes les façades s’effondrent et l’incontrôlable prend le pouvoir.
A petite échelle, c’est la source de ce que nous appelons les crises et les caprices des enfants. Poussé à l’extrême, dans le monde des adultes, c’est ainsi que naissent les monstres.
Il est en effet tellement simple d’apprendre à jouer le respect, d’apprendre à jouer l’honnêteté ou même la solidarité et la sympathie. L’ensemble d’une société peut être construite sur un immense jeu de rôle. Des bonjours et des mercis. Du calme dans les salles d’attente, des mots policés à la caissière, des “monsieur” au comptoir, une tête baissée devant les policiers, un sourire de convenance à son voisin.

Et plus le comportement en société est codifié, plus la façade est solide. Plus l’état est policier, plus la valeur donnée à la façade est importante.

Mais qu’y-a-t’il derrière ces masques, ces façades ?
Si la seule chose qui m’empêche de tuer mon voisin est la peur de la prison, c’est que l’humanité a déserté. C’est qu’à la moindre opportunité, à la moindre garde baissée, le coup sera porté.

Une autre voie

Il existe pourtant une autre voie. Celle qui enseigne le pouvoir des émotions, celle qui donne le pouvoir sur soi, celle qui permet de comprendre et de réguler la bête en nous. Celle qui permet de magnifier ce cerveau animal que notre société cache et camoufle, et pourtant nourrit très grassement.

“Celui qui est le maître de lui même est plus grand que celui qui est le maître du monde” Bouddha

On pourrait mesurer le degré d’humanité réel d’une société à l’aune de la capacité de chacun de ses individus à comprendre, appréhender et, écouter ses émotions. Car cette connaissance de l’infinie nuance de nos émotions ne nous grandit pas seulement Nous, elle a la capacité d’apporter une dimension capitale dans notre relation à l’Autre.

L’empathie au double visage

Etre empathique, c’est être capable de vivre les émotions éprouvées par l’Autre. Pas seulement les voir, mais réellement les ressentir.
C’est une capacité innée que l’être humain possède dès les premiers instants, et qu’il partage avec l’ensemble des animaux à qui la présence des parents est nécessaire pour survivre.

Si nous avons préalablement appris à écouter et accueillir l’infinie nuance de nos émotions, nous sommes capables, grâce à l’empathie,  de vivre et de comprendre les émotions des autres avec la même infinie nuance.
Cette habilité émotionnelle, cette intelligence émotionnelle est clé dans toute forme de communication et dans toute gestion de conflits.

A l’inverse, si ce qui se passe en nous avance sombre et masqué, l’empathie se transforme irrémédiablement en souffrance, difficile à gérer, que l’on tente alors de fuir par tous les moyens. Si nous n’avons pas appris à écouter notre colère, nous chercherons à faire disparaître la colère de l’autre.
Si nous n’avons pas appris à faire connaissance avec notre tristesse, nous n’aurons aucune capacité à accompagner celle de nos proches
Si nous n’avons pas appris à comprendre notre frustration, nous n’aurons aucune habileté pour résister à celle de nos enfants.

Et c’est ce qui provoque, dans l’éducation, les coups, les punitions, les humiliations, le laxisme. Autant de méthodes des plus basiques pour faire cesser immédiatement la souffrance ou l’émotion étrange que l’Autre provoque en nous ; le plus vite possible, et par tous les moyens.
Et c’est ce qui provoque ensuite, dans le monde adulte, l’irrespect, le désir de domination, la violence, l’intolérance, les conflits et les guerres. Faire cesser immédiatement en l’Autre ce qui nous dérange, sans chercher à comprendre ce que cela provoque en nous ni pourquoi, sans chercher à comprendre ce qui anime l’autre, ce qui le pousse à faire ce qu’il fait, ce qu’il ressent.

A l’inverse, un être qui a appris à écouter ses émotions, et qui est donc capable de ressentir les diverses émotions des autres sans entrave ne PEUT tout simplement pas exploiter, humilier, abuser, harceler, violenter, violer, tuer, agresser.
Car son empathie l’oblige à se connecter avec les émotions de l’autre. Et il les vit alors immédiatement et au plus profond de lui.
Un être connecté à ses émotions et qui projette une action ne peut pas faire autrement que d’imaginer la réaction et les émotions des autres. C’est cette projection de l’empathie, dans l’espace et dans le temps qui fabrique les états d’âme.
Et, ce sont ces états d’âme qui, dans le cerveau du potentiel violeur, dans le cerveau du potentiel terroriste, pourra arrêter son geste.
C’est la seule voie viable et pérenne pour détruire la violence : intervenir à la source en endiguant le passage à l’acte grâce à l’état d’âme généré par l’empathie. Tout autre arsenal de défense ne serait qu’un rempart faillible car cherchant à prévenir le symptôme, non à intervenir à la source.

Eduquer aux émotions

Une société qui décide d’aller vers plus d’humanité doit favoriser l’empathie et l’éducation aux émotions. Elle doit favoriser la bienveillance et la gentillesse, favoriser la sensibilité et la connexion à nos émotions.
A l’inverse notre société limite, étouffe, contraint, exploite, assèche l’empathie. Elle enfante des êtres qui ne connaissent strictement rien à ce qui passe en eux. Des moutons dont on peut exploiter à l’envi les peurs et les désirs.
Notre société est véritablement à l’âge de pierre de la connaissance de ses émotions.

Alors développons, par tous les moyens possibles, la complexité de l’empathie de nos enfants. Apprenons-leur à écouter l’infinie nuance de leurs émotions.

Etre bienveillant, doux, empathique, compréhensif, soutenant, rassurant, réconfortant…
Ecouter, partager, encourager, aider….
Câliner, accueillir, accompagner, connecter….

Pratiquer cette éducation, basée sur les émotions et le pouvoir de l’empathie, est la plus grande révolution que nous pouvons offrir à l’humanité. Rien de moins.
Respect, partage, tolérance, solidarité, vivre-ensemble, pardon, altruisme, honnêteté, solidarité, coopération, ouverture, fraternité, sympathie, générosité, éthique, ne seront plus de vains mots, mais de sincères et véritables valeurs.
Ces valeurs, enfantées par les émotions qui traversent et relient les hommes pourraient transformer l’humanité.

Dîtes-vous bien que jamais, jamais nous ne verrons écrit, dans la biographie d’un tueur : “Il a vécu une enfance pleine d’amour et de respect, sans châtiment corporel ni humiliation.”
Jamais l’accroche d’un article sur un violeur ou un tueur ne sera : “Il a reçu trop de câlins”.

“Les humains sont des êtres de relation. Ils se nourrissent de caresses et d’attentions autant que de pain” – L’intelligence du cœur – Isabelle Filliozat

Ce ne sont pas les claques qui se perdent, les claques n’ont jamais fait grandir un humain, n’ont jamais fait grandir l’humanité.

Non, ce sont les câlins.

Ce sont les câlins qui se perdent……

 Sources et pour aller plus loin : 

Des livres :

Olivier Maurel
La fessée – Questions sur la violence éducative

Alice Miller
C’est pour ton bien : Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant

Catherine Gueguen
Vivre heureux avec son enfant

Isabelle Filliozat
Au coeur des émotions de l’enfant

Un film :

Si j’aurais su… je serais né en Suède ! de Marion Cuerq
http://www.oveo.org/si-jaurais-su-je-serais-ne-en-suede/

Des articles :

On ne naît pas terroriste, on le devient…
http://www.oveo.org/on-ne-nait-pas-terroriste-on-le-devient/

Qu’est-ce que la haine ?
http://www.alice-miller.com/quest-ce-que-la-haine/

D’où vient le mal dans le monde et comment se génère-t-il ?
http://www.alice-miller.com/dou-vient-le-mal-dans-le-monde-et-comment-se-genere-t-il/

Mieux comprendre nos émotions d’adultes (pour mieux accompagner celles de nos enfants)
http://apprendreaeduquer.fr/7-etapes-de-lalphabetisation-emotionnelle-urgence/

Comment nourrir l’intelligence émotionnelle des enfants ?
http://apprendreaeduquer.fr/nourrir-lintelligence-emotionnelle-enfants/

Les mots blessants et destructeurs à éviter dans l’éducation des enfants
http://apprendreaeduquer.fr/mots-blessants-destructeurs-a-eviter-leducation-enfants/

« On ne connait que les choses que l’on apprivoise »

Il y a déjà plusieurs années de cela, un petit conte initiatique m’a été narré par une amie…

Le voici :

Ce Coin_de_forêt_JPRX_Amatin là, notre guide nous invita à l’accompagner dans la forêt.

Après une heure de marche hors des chemins, il nous fit signe de nous arrêter.

Sans bouger, juste devant nous, il nous indiqua du doigt : tout d’abord un petit sapin, puis environ un mètre plus loin, une pierre à la forme un peu étrange, ensuite une petite fleur mauve, et, dessinant finalement un carré : une fougère un peu plus grande que les autres.

Il nous dit alors la chose suivante : « Voici un cahier et de quoi écrire ou dessiner. Vous avez une heure pour observer cet endroit et consigner avec minutie et force détails tout ce que vous pourrez y voir, sentir, toucher, entendre, gouter….. »

Il fit ensuite demi-tour et disparu dans la forêt.

Chacun d’entre nous s’attela alors à cette tâche avec enthousiasme ; se relayant pour observer, écrire, dessiner…

Nous étions allés de découverte en découverte, du plus petit au plus grand, du vivant au minéral, de l’aérien au terrien.

Quand l’heure fut écoulée, c’est finalement avec surprise que nous l’avons entendu revenir d’un pas alerte.  Arrivé à quelques mètres de nous, sans cesser de marcher, il dit d’une voix enjouée : « alors, qu’avez-vous donc à me raconter sur ce petit morceau de forêt ? ».

Et, tout en prononçant ces derniers mots, il foula puis s’arrêta au beau milieu de la zone qu’il avait lui même définie une heure auparavant.

Il feint alors la surprise en réponse aux signes de désapprobations et aux invitations pressantes à sortir de cet espace aux frontières invisibles :

« Comment ?  quoi ?  Cet endroit de la forêt possède-t-il donc quelque chose de spécial ? »

 

En effet, ce coin de forêt n’avait absolument rien de spécial, mais en passant une heure à le découvrir, il était devenu différent de l’ensemble des autres, il était maintenant, comme le dirait le renard dans le Petit Prince, «  apprivoisé ».

Car apprivoiser ne vaut pas uniquement pour les êtres vivants ; cela vaut pour les lieux, mais aussi pour les cultures, les projets, les objets, les arts, les techniques ; et même pour les idées et les émotions….

Apprivoiser, c’est connaître, c’est distinguer, singulariser, comprendre : c’est rendre unique.

Ne pas céder à l’urgence et aux généralisations

Et pour y parvenir, il nous est nécessaire de lutter contre deux propensions très humaines : l’urgence et la généralisation.

Notre cerveau, et notre civilisation à l’image de ce dernier, vit, en effet, dans l’urgence. Il faut faire vite  le plus vite possible ; comme si un danger était toujours imminent. Ce sentiment d’urgence nous amène souvent à négliger les détails. Peut-être que le diable n’y est pas, dans ces détails ;  mais comment est-il possible de le savoir sans l’avoir vérifié ?

Notre cerveau, et notre civilisation à l’image de ce dernier : catégorise, range, classe, organise, généralise, simplifie. C’est certes pratique mais c’est un leurre inhérent à nos limites cognitives. En effet, et par exemple, une forêt, en tant qu’entité à part entière n’existe pas car il demeurera toujours une échelle à laquelle chaque endroit est unique et ne ressemble à aucun autre.

Et, ces deux effets se nourrissent l’un l’autre : la sensation d’urgence facilite l’acceptation des généralisations et les généralisations nous autorisent à céder à l’urgence.

Mais, alors, ne risque-t-on alors pas de sombrer dans l’inaction, définitivement noyé dans une profonde réflexion sans fin ?

Agir avec attention

Demandons nous plutôt pourquoi nous opposons traditionnellement l’action et la réflexion (le fameux « réfléchir avant d’agir »), laissant sous entendre que l’un est réalisé avec l’esprit (qui analyserait la complexité) et l’autre avec le corps (qui exécuterait ensuite, sans réfléchir).

L’attention au détail n’est pourtant absolument pas l’apanage de la réflexion. Et c’est justement lors de ce flux et ce reflux, lors de cette danse entre l’action et la réflexion que se débusquent le mieux les détails. L’action n’empêche même aucunement l’attention aux détails. Pour preuve, un pilote de VTT en pleine descente est à cent pour cent dans l’action et son attention est entièrement mobilisée sur les détails du terrain. Et c’est même souvent lors de l’action qu’il faut être le plus attentif. Souvenez-vous le nombre de fois où, au sein de l’action, vous avez persévéré dans l’erreur malgré les très nombreuses alertes ; ne souhaitant par remettre en question, à tort, une précédente décision, une précédente réflexion. « Errare humanum est » ; certes, mais on oublie suivant la suite de la citation : « perseverare diabolicum ». L’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique.

Au passage, pensons alors au risque que l’on prend lorsque l’on sépare celui qui réfléchit de celui qui exécute. Une grand partie des détails est perdue et c’est d’ailleurs le plus grand risque de la hiérarchie : se couper des détails qui émergent de l’action.

L’action, et l’urgence donc, n’empêche pas l’attention aux détails.

Choisir une échelle en conscience

Et, qu’en est-il de la généralisation ?

Le passage à l’action oblige, à un moment où un autre, de faire des généralités. Le zoologue pourra s’attarder sur les 260 millions d’animaux présent dans 1m² de prairie permanente (ref 1) ; ce qui ne sera d’aucun intérêt pour le pilote de VTT.

Ce qui est capital est le choix de l’échelle en conscience. Ces réglages de zoom, de granulométrie et de focus  sont trop souvent faits par habitude, tradition, facilité ou paresse ; et non en conscience.  Pour faire un choix en conscience, il est nécessaire de connaître en détails les différentes possibilités d’échelles (et non connaître chaque échelle en détail !).

Cette connaissance permet aussi de s’autoriser plus facilement à changer d’échelle à tout moment.

Pensons aux conducteurs de bulldozer, ou aux bucherons. Leur échelle d’attention, adaptée à l’action à effectuer, n’est cependant clairement pas adaptée aux impacts générés. Les études d’impacts sont aujourd’hui obligatoires (dans certains pays) afin justement de (tenter) d’analyser préalablement à la bonne échelle.

En synthèse

  • Prenons le temps d’apprivoiser (de s’attarder sur les détails)
  • Apprivoisons (soyons attentif aux détails) pendant la réflexion, mais aussi et surtout pendant l’action.
  • Choisissons une échelle d’attention en conscience et autorisons-nous à la modifier en fonction des événements

 Deux exemples pour illustrer :

  • En 1996, le premier vol d’Ariane 5 (501) a explosé en vol suite à une seule et unique instruction informatique erronée :  la valeur d’accélération horizontale de la fusée était traitée dans un registre mémoire dimensionné pour Ariane 4 ; alors trop petit (8 bits alors que 9 bits aurait été suffisant !). Une économie de 800 000 francs de test, engendra plus de 2 milliards de francs de perte. (ref 2)
  • Les spécifications initiales du lanceur Columbia avaient clairement indiqué que le réservoir externe ne devait pas générer de débris de mousse Ce fut cependant le cas pour la majorité des lancements de la navette et cela devint même un aléa habituel, et ce malgré notamment un choc préoccupant lors de la 26ième mission.  C’est pourtant un de ces débris de mousse qui causa la perte de la navette et de son équipage lors de la 28ième mission (STS-107). (ref 3)

 

Ref 1 : « Le guide illustré de l’écologie », B. Fischesser et M.-F. Dupuis-Tate, 1995. Editions de la Martinière

Ref 2 : http://www.astrosurf.com/luxorion/astronautique-accident-ariane-v501.htm et http://www.senat.fr/rap/l97-085-3-a16/l97-085-3-a1612.html)

Ref 3 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_de_la_navette_spatiale_Columbia