Il y a des câlins qui se perdent

2015-10-30 11.07.01_v1   Partout s’affichent et sont brandis ces mêmes mots : respect, partage, tolérance, solidarité, vivre-ensemble…
Tels des mantras, comme un rituel, espérant sans aucun doute que le verbe fasse réalité.
Mais ces valeurs ne se dictent pas : elles sont le fondement d’une société humaine, ou elles restent paroles vaines.

Jean-Jaures disait : “On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est.” Il en est de même pour une société : elle enseigne à ses enfants ce qu’elle est. Et c’est d’autant plus vrai lorsque l’on parle de valeurs.
Les valeurs ne sont pas premières en l’homme ; un très jeune enfant n’a pas de valeurs au sens où nous l’entendons. Elles sont des conséquences, elles représentent l’extrémité visible d’une pyramide dont le socle est constitué de nos émotions et de la manière dont nous avons appris à les accueillir et à les vivre.

Accueillir ou fuir ses émotions

Les émotions sont en nous, à chaque instant, depuis nos premiers instants.
Et le monde nous apprend ce que nous devons faire de ce ressenti.
Notre entourage, proche ou lointain, nous éduque sur la façon dont nous devons les entendre, les écouter, les gérer, la façon dont nous devons les exprimer : soit les condamner, les fuir, les dissimuler, les travestir, soit, à l’opposé, les écouter, les accueillir, les comprendre, les partager…

Ces deux chemins sont parfaitement opposés.

Punir, menacer, taper, reprocher, frapper, crier, humilier, rabaisser, forcer, contraindre, enfermer, isoler…
Etre insensible, être sévère, être dur…
Toutes ces méthodes éducatives empêchent l’enfant de se connecter à ses émotions ; elles l’empêchent de les exprimer, de les comprendre, de les partager, de les réguler et d’en tirer le bénéfice.

Toutes ces méthodes éducatives travaillent la façade et enfantent des êtres masqués, travestis des apparats qu’on veut leur voir porter. Tels de beaux singes savants, les individus simulent ces valeurs et, à la moindre perturbation, à la moindre contrariété, à la moindre émotion un peu trop puissante, toutes les façades s’effondrent et l’incontrôlable prend le pouvoir.
A petite échelle, c’est la source de ce que nous appelons les crises et les caprices des enfants. Poussé à l’extrême, dans le monde des adultes, c’est ainsi que naissent les monstres.
Il est en effet tellement simple d’apprendre à jouer le respect, d’apprendre à jouer l’honnêteté ou même la solidarité et la sympathie. L’ensemble d’une société peut être construite sur un immense jeu de rôle. Des bonjours et des mercis. Du calme dans les salles d’attente, des mots policés à la caissière, des “monsieur” au comptoir, une tête baissée devant les policiers, un sourire de convenance à son voisin.

Et plus le comportement en société est codifié, plus la façade est solide. Plus l’état est policier, plus la valeur donnée à la façade est importante.

Mais qu’y-a-t’il derrière ces masques, ces façades ?
Si la seule chose qui m’empêche de tuer mon voisin est la peur de la prison, c’est que l’humanité a déserté. C’est qu’à la moindre opportunité, à la moindre garde baissée, le coup sera porté.

Une autre voie

Il existe pourtant une autre voie. Celle qui enseigne le pouvoir des émotions, celle qui donne le pouvoir sur soi, celle qui permet de comprendre et de réguler la bête en nous. Celle qui permet de magnifier ce cerveau animal que notre société cache et camoufle, et pourtant nourrit très grassement.

“Celui qui est le maître de lui même est plus grand que celui qui est le maître du monde” Bouddha

On pourrait mesurer le degré d’humanité réel d’une société à l’aune de la capacité de chacun de ses individus à comprendre, appréhender et, écouter ses émotions. Car cette connaissance de l’infinie nuance de nos émotions ne nous grandit pas seulement Nous, elle a la capacité d’apporter une dimension capitale dans notre relation à l’Autre.

L’empathie au double visage

Etre empathique, c’est être capable de vivre les émotions éprouvées par l’Autre. Pas seulement les voir, mais réellement les ressentir.
C’est une capacité innée que l’être humain possède dès les premiers instants, et qu’il partage avec l’ensemble des animaux à qui la présence des parents est nécessaire pour survivre.

Si nous avons préalablement appris à écouter et accueillir l’infinie nuance de nos émotions, nous sommes capables, grâce à l’empathie,  de vivre et de comprendre les émotions des autres avec la même infinie nuance.
Cette habilité émotionnelle, cette intelligence émotionnelle est clé dans toute forme de communication et dans toute gestion de conflits.

A l’inverse, si ce qui se passe en nous avance sombre et masqué, l’empathie se transforme irrémédiablement en souffrance, difficile à gérer, que l’on tente alors de fuir par tous les moyens. Si nous n’avons pas appris à écouter notre colère, nous chercherons à faire disparaître la colère de l’autre.
Si nous n’avons pas appris à faire connaissance avec notre tristesse, nous n’aurons aucune capacité à accompagner celle de nos proches
Si nous n’avons pas appris à comprendre notre frustration, nous n’aurons aucune habileté pour résister à celle de nos enfants.

Et c’est ce qui provoque, dans l’éducation, les coups, les punitions, les humiliations, le laxisme. Autant de méthodes des plus basiques pour faire cesser immédiatement la souffrance ou l’émotion étrange que l’Autre provoque en nous ; le plus vite possible, et par tous les moyens.
Et c’est ce qui provoque ensuite, dans le monde adulte, l’irrespect, le désir de domination, la violence, l’intolérance, les conflits et les guerres. Faire cesser immédiatement en l’Autre ce qui nous dérange, sans chercher à comprendre ce que cela provoque en nous ni pourquoi, sans chercher à comprendre ce qui anime l’autre, ce qui le pousse à faire ce qu’il fait, ce qu’il ressent.

A l’inverse, un être qui a appris à écouter ses émotions, et qui est donc capable de ressentir les diverses émotions des autres sans entrave ne PEUT tout simplement pas exploiter, humilier, abuser, harceler, violenter, violer, tuer, agresser.
Car son empathie l’oblige à se connecter avec les émotions de l’autre. Et il les vit alors immédiatement et au plus profond de lui.
Un être connecté à ses émotions et qui projette une action ne peut pas faire autrement que d’imaginer la réaction et les émotions des autres. C’est cette projection de l’empathie, dans l’espace et dans le temps qui fabrique les états d’âme.
Et, ce sont ces états d’âme qui, dans le cerveau du potentiel violeur, dans le cerveau du potentiel terroriste, pourra arrêter son geste.
C’est la seule voie viable et pérenne pour détruire la violence : intervenir à la source en endiguant le passage à l’acte grâce à l’état d’âme généré par l’empathie. Tout autre arsenal de défense ne serait qu’un rempart faillible car cherchant à prévenir le symptôme, non à intervenir à la source.

Eduquer aux émotions

Une société qui décide d’aller vers plus d’humanité doit favoriser l’empathie et l’éducation aux émotions. Elle doit favoriser la bienveillance et la gentillesse, favoriser la sensibilité et la connexion à nos émotions.
A l’inverse notre société limite, étouffe, contraint, exploite, assèche l’empathie. Elle enfante des êtres qui ne connaissent strictement rien à ce qui passe en eux. Des moutons dont on peut exploiter à l’envi les peurs et les désirs.
Notre société est véritablement à l’âge de pierre de la connaissance de ses émotions.

Alors développons, par tous les moyens possibles, la complexité de l’empathie de nos enfants. Apprenons-leur à écouter l’infinie nuance de leurs émotions.

Etre bienveillant, doux, empathique, compréhensif, soutenant, rassurant, réconfortant…
Ecouter, partager, encourager, aider….
Câliner, accueillir, accompagner, connecter….

Pratiquer cette éducation, basée sur les émotions et le pouvoir de l’empathie, est la plus grande révolution que nous pouvons offrir à l’humanité. Rien de moins.
Respect, partage, tolérance, solidarité, vivre-ensemble, pardon, altruisme, honnêteté, solidarité, coopération, ouverture, fraternité, sympathie, générosité, éthique, ne seront plus de vains mots, mais de sincères et véritables valeurs.
Ces valeurs, enfantées par les émotions qui traversent et relient les hommes pourraient transformer l’humanité.

Dîtes-vous bien que jamais, jamais nous ne verrons écrit, dans la biographie d’un tueur : “Il a vécu une enfance pleine d’amour et de respect, sans châtiment corporel ni humiliation.”
Jamais l’accroche d’un article sur un violeur ou un tueur ne sera : “Il a reçu trop de câlins”.

“Les humains sont des êtres de relation. Ils se nourrissent de caresses et d’attentions autant que de pain” – L’intelligence du cœur – Isabelle Filliozat

Ce ne sont pas les claques qui se perdent, les claques n’ont jamais fait grandir un humain, n’ont jamais fait grandir l’humanité.

Non, ce sont les câlins.

Ce sont les câlins qui se perdent……

 Sources et pour aller plus loin : 

Des livres :

Olivier Maurel
La fessée – Questions sur la violence éducative

Alice Miller
C’est pour ton bien : Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant

Catherine Gueguen
Vivre heureux avec son enfant

Isabelle Filliozat
Au coeur des émotions de l’enfant

Un film :

Si j’aurais su… je serais né en Suède ! de Marion Cuerq
http://www.oveo.org/si-jaurais-su-je-serais-ne-en-suede/

Des articles :

On ne naît pas terroriste, on le devient…
http://www.oveo.org/on-ne-nait-pas-terroriste-on-le-devient/

Qu’est-ce que la haine ?
http://www.alice-miller.com/quest-ce-que-la-haine/

D’où vient le mal dans le monde et comment se génère-t-il ?
http://www.alice-miller.com/dou-vient-le-mal-dans-le-monde-et-comment-se-genere-t-il/

Mieux comprendre nos émotions d’adultes (pour mieux accompagner celles de nos enfants)
http://apprendreaeduquer.fr/7-etapes-de-lalphabetisation-emotionnelle-urgence/

Comment nourrir l’intelligence émotionnelle des enfants ?
http://apprendreaeduquer.fr/nourrir-lintelligence-emotionnelle-enfants/

Les mots blessants et destructeurs à éviter dans l’éducation des enfants
http://apprendreaeduquer.fr/mots-blessants-destructeurs-a-eviter-leducation-enfants/

« On ne connait que les choses que l’on apprivoise »

Il y a déjà plusieurs années de cela, un petit conte initiatique m’a été narré par une amie…

Le voici :

Ce Coin_de_forêt_JPRX_Amatin là, notre guide nous invita à l’accompagner dans la forêt.

Après une heure de marche hors des chemins, il nous fit signe de nous arrêter.

Sans bouger, juste devant nous, il nous indiqua du doigt : tout d’abord un petit sapin, puis environ un mètre plus loin, une pierre à la forme un peu étrange, ensuite une petite fleur mauve, et, dessinant finalement un carré : une fougère un peu plus grande que les autres.

Il nous dit alors la chose suivante : « Voici un cahier et de quoi écrire ou dessiner. Vous avez une heure pour observer cet endroit et consigner avec minutie et force détails tout ce que vous pourrez y voir, sentir, toucher, entendre, gouter….. »

Il fit ensuite demi-tour et disparu dans la forêt.

Chacun d’entre nous s’attela alors à cette tâche avec enthousiasme ; se relayant pour observer, écrire, dessiner…

Nous étions allés de découverte en découverte, du plus petit au plus grand, du vivant au minéral, de l’aérien au terrien.

Quand l’heure fut écoulée, c’est finalement avec surprise que nous l’avons entendu revenir d’un pas alerte.  Arrivé à quelques mètres de nous, sans cesser de marcher, il dit d’une voix enjouée : « alors, qu’avez-vous donc à me raconter sur ce petit morceau de forêt ? ».

Et, tout en prononçant ces derniers mots, il foula puis s’arrêta au beau milieu de la zone qu’il avait lui même définie une heure auparavant.

Il feint alors la surprise en réponse aux signes de désapprobations et aux invitations pressantes à sortir de cet espace aux frontières invisibles :

« Comment ?  quoi ?  Cet endroit de la forêt possède-t-il donc quelque chose de spécial ? »

 

En effet, ce coin de forêt n’avait absolument rien de spécial, mais en passant une heure à le découvrir, il était devenu différent de l’ensemble des autres, il était maintenant, comme le dirait le renard dans le Petit Prince, «  apprivoisé ».

Car apprivoiser ne vaut pas uniquement pour les êtres vivants ; cela vaut pour les lieux, mais aussi pour les cultures, les projets, les objets, les arts, les techniques ; et même pour les idées et les émotions….

Apprivoiser, c’est connaître, c’est distinguer, singulariser, comprendre : c’est rendre unique.

Ne pas céder à l’urgence et aux généralisations

Et pour y parvenir, il nous est nécessaire de lutter contre deux propensions très humaines : l’urgence et la généralisation.

Notre cerveau, et notre civilisation à l’image de ce dernier, vit, en effet, dans l’urgence. Il faut faire vite  le plus vite possible ; comme si un danger était toujours imminent. Ce sentiment d’urgence nous amène souvent à négliger les détails. Peut-être que le diable n’y est pas, dans ces détails ;  mais comment est-il possible de le savoir sans l’avoir vérifié ?

Notre cerveau, et notre civilisation à l’image de ce dernier : catégorise, range, classe, organise, généralise, simplifie. C’est certes pratique mais c’est un leurre inhérent à nos limites cognitives. En effet, et par exemple, une forêt, en tant qu’entité à part entière n’existe pas car il demeurera toujours une échelle à laquelle chaque endroit est unique et ne ressemble à aucun autre.

Et, ces deux effets se nourrissent l’un l’autre : la sensation d’urgence facilite l’acceptation des généralisations et les généralisations nous autorisent à céder à l’urgence.

Mais, alors, ne risque-t-on alors pas de sombrer dans l’inaction, définitivement noyé dans une profonde réflexion sans fin ?

Agir avec attention

Demandons nous plutôt pourquoi nous opposons traditionnellement l’action et la réflexion (le fameux « réfléchir avant d’agir »), laissant sous entendre que l’un est réalisé avec l’esprit (qui analyserait la complexité) et l’autre avec le corps (qui exécuterait ensuite, sans réfléchir).

L’attention au détail n’est pourtant absolument pas l’apanage de la réflexion. Et c’est justement lors de ce flux et ce reflux, lors de cette danse entre l’action et la réflexion que se débusquent le mieux les détails. L’action n’empêche même aucunement l’attention aux détails. Pour preuve, un pilote de VTT en pleine descente est à cent pour cent dans l’action et son attention est entièrement mobilisée sur les détails du terrain. Et c’est même souvent lors de l’action qu’il faut être le plus attentif. Souvenez-vous le nombre de fois où, au sein de l’action, vous avez persévéré dans l’erreur malgré les très nombreuses alertes ; ne souhaitant par remettre en question, à tort, une précédente décision, une précédente réflexion. « Errare humanum est » ; certes, mais on oublie suivant la suite de la citation : « perseverare diabolicum ». L’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique.

Au passage, pensons alors au risque que l’on prend lorsque l’on sépare celui qui réfléchit de celui qui exécute. Une grand partie des détails est perdue et c’est d’ailleurs le plus grand risque de la hiérarchie : se couper des détails qui émergent de l’action.

L’action, et l’urgence donc, n’empêche pas l’attention aux détails.

Choisir une échelle en conscience

Et, qu’en est-il de la généralisation ?

Le passage à l’action oblige, à un moment où un autre, de faire des généralités. Le zoologue pourra s’attarder sur les 260 millions d’animaux présent dans 1m² de prairie permanente (ref 1) ; ce qui ne sera d’aucun intérêt pour le pilote de VTT.

Ce qui est capital est le choix de l’échelle en conscience. Ces réglages de zoom, de granulométrie et de focus  sont trop souvent faits par habitude, tradition, facilité ou paresse ; et non en conscience.  Pour faire un choix en conscience, il est nécessaire de connaître en détails les différentes possibilités d’échelles (et non connaître chaque échelle en détail !).

Cette connaissance permet aussi de s’autoriser plus facilement à changer d’échelle à tout moment.

Pensons aux conducteurs de bulldozer, ou aux bucherons. Leur échelle d’attention, adaptée à l’action à effectuer, n’est cependant clairement pas adaptée aux impacts générés. Les études d’impacts sont aujourd’hui obligatoires (dans certains pays) afin justement de (tenter) d’analyser préalablement à la bonne échelle.

En synthèse

  • Prenons le temps d’apprivoiser (de s’attarder sur les détails)
  • Apprivoisons (soyons attentif aux détails) pendant la réflexion, mais aussi et surtout pendant l’action.
  • Choisissons une échelle d’attention en conscience et autorisons-nous à la modifier en fonction des événements

 Deux exemples pour illustrer :

  • En 1996, le premier vol d’Ariane 5 (501) a explosé en vol suite à une seule et unique instruction informatique erronée :  la valeur d’accélération horizontale de la fusée était traitée dans un registre mémoire dimensionné pour Ariane 4 ; alors trop petit (8 bits alors que 9 bits aurait été suffisant !). Une économie de 800 000 francs de test, engendra plus de 2 milliards de francs de perte. (ref 2)
  • Les spécifications initiales du lanceur Columbia avaient clairement indiqué que le réservoir externe ne devait pas générer de débris de mousse Ce fut cependant le cas pour la majorité des lancements de la navette et cela devint même un aléa habituel, et ce malgré notamment un choc préoccupant lors de la 26ième mission.  C’est pourtant un de ces débris de mousse qui causa la perte de la navette et de son équipage lors de la 28ième mission (STS-107). (ref 3)

 

Ref 1 : « Le guide illustré de l’écologie », B. Fischesser et M.-F. Dupuis-Tate, 1995. Editions de la Martinière

Ref 2 : http://www.astrosurf.com/luxorion/astronautique-accident-ariane-v501.htm et http://www.senat.fr/rap/l97-085-3-a16/l97-085-3-a1612.html)

Ref 3 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_de_la_navette_spatiale_Columbia