Ces temps de pluie

L’histoire d’une transformation guidée par le langage du corps

On vit tous avec des citations qui nous allègent.
Des mots qui nous ont fait frissonner, une fois, puis qui se sont imprégnés en nous à jamais.
C’est ainsi que, depuis une éternité, résonnait en moi cette phrase : “La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie.”
Cette phrase me remettait en mouvement, elle transformait la tristesse en gaieté et m’invitait à une forme de joyeuse folie, de celle qui permet d’aimer, et de vivre passionnément sans attendre un hypothétique calme.
Un pas de côté qui m’évitait de sombrer.

Et c’est ainsi qu’au fil des années, j’avais appris mille façons de danser sous la pluie.
J’avais aussi appris mille façons de me ressourcer après avoir dansé sous l’orage.
Et j’avais aussi appris mille façons de me préparer à danser dans la tempête.

Car questionne-t-on la présence de la pluie quand elle tombe ?
Négocie-t-on avec la météo ?
Non, on fait avec.
Et il faut danser, danser malgré tout !

Non que les aléas étaient quotidiennement bruyants et tonitruants.
Mais dès lors que je quittais ma solitude quiétude, le temps changeait.
Les autres. La pluie.
L’échange. L’orage
Les regards. La tempête.
L’inconnu. Les vagues.

C’était ma normalité.
Certains vivent l’orage du dehors, moi je vivais l’orage du dedans – aussi réel et tout aussi incontrôlable.
Et j’avais donc appris à composer avec cet exceptionnel devenu le quotidien.
Ne me laissant que la possibilité de la danse.
Me préparant, dansant, puis me réparant.
A nouveau retournant au combat ; là, en ces lieux d’altérité

Mais à quel prix ?

Car cette pluie et ces vagues n’étaient pas sans heurts
Me chahutant, souvent jusqu’à la nausée.
Un bruit, un mot, une présence particulière et Poséidon envahissait mon âme de son écume, de son brouillard, de son rideau de pluie.
La danse masquant la réalité du tonnerre, la danse cherchant à donner un sens, la danse pour tenter d’amadouer le tourbillon.
J’étais devenu expert dans l’art de tituber sur le frêle fil que j’avais construit au-dessus du vide béant – la peur au ventre : à deux pas de la chute.

Et puis un jour, j’ai découvert un autre chemin, un chemin différent. Un chemin qui pave les fils, chasse le gris et arme d’ailes.
C’est un chemin qui doit s’emprunter accompagné ; car de nouveaux mouvements nécessitent toujours de bonnes parades, eu égard notamment au vide béant – qui n’a rien d’une image.
Ainsi soutenu pour parer les chutes, peut alors se dévoiler la trame, le réseau des autres possibles.
Et c’est de cette façon que j’ai découvert l’autre danse. Pas celle que je faisais pour oublier l’orage, non.
Une autre danse dont je vais maintenant vous raconter les mouvements.

Cette danse démarre comme toutes les danses : il faut d’abord rechercher l’absence de mouvement intérieur ; le calme.
Et, lorsque la surface de l’eau intérieure est assez tranquille, alors, doucement, par infinie délicatesse et petite touche, on ridule l’eau, on convoque la vague.
Lorsqu’elle survient, il faut sentir sa puissance et sa subtilité, l’observer sans se laisser envahir, la détailler sans la surfer, l’inviter sans l’affronter.
Car finalement, quelle folie de tenter d’ouvrir grand les bras pour accueillir la houle quand on est un simple petit bouchon ballotté.
Non, il faut l’écouter frémir
Une tempête.
Non, pas la normalité.
Une tempête.
D’abord en prendre conscience.
De la ridule devenue tempête.
De la tempête devenue destructrice.

Puis, à l’exact nécessaire moment, suspendre le temps et en un souple mouvement calculé, se détourner du tumulte, s’en détacher, s’éloigner, pour, à quelques encablures de là, en sécurité, ouvrir enfin grand les bras et laisser s’immiscer en nous… le calme et la beauté, la chaleur, la paix, le soleil, les couleurs et la musique – toutes ces choses très personnelles qui savent, en nous, inviter la joie.
Respirer profondément, étendre ses racines et reprendre pied, sentir sous l’eau, le fond, la terre et s’y ancrer solidement, profondément.
Devenir la plage, devenir l’endroit solide, accueillant et réconfortant où va pouvoir enfin venir s’épancher puis s’évanouir la vague.
Une fois la plage prête, il faut alors trouver la clé pour guider la vague, créer la rencontre. Le bon chemin, le bon chenal. Trouver les mots, les sensations, les images, les émotions, l’axe, l’action. Se laisser guider, se laisser aller et soudainement…le corps sait.
Elle trouve une voie, enfin une voix, elle s’exprime une dernière fois, déferle, s’abat. Elle sort de l’âme, traverse le corps, s’échappe, et vient s’échouer, s’abandonner, se fondre, s’évanouir en une dernière vibration. Un frisson.
Sa dernière réplique.
L’étreindre, l’éteindre

Le tremblement passé, le calme domine alors tout, investi le moindre interstice. Surprenant.
Je peux doucement déplisser les yeux, et me remplir de l’espace infini m’entourant. Les embruns restreignaient tout.
Même l’air et plus fluide, je peux inspirer et, surtout, enfin souffler profondément. La pluie m’étouffait.
Aussi, je peux bouger sans contrainte, tout est fluide, je peux me développer à ma guise.
Le silence, la paix, le calme….

C’est en savourant ce calme, que subrepticement, je commence à ressentir une présence inattendue.
Accompagnant les vagues et la pluie, il y avait l’écume.
Et l’écume se dissipant, c’est toute la surface qui vient alors à s’éclaircir perdant son opacité et libérant cet espace ignoré et silencié. Se lève le voile qui obscurcissait les profondeurs et, bruissant, c’est tout un univers étouffé qui reprend vie.
Une dimension supplémentaire, donnant de la hauteur, de l’espace, de l’envergure.
Le tonitruant a laissé place à la densité du murmure.
Le fracassant s’est tu pour donner corps à la délicate complexité foisonnante des subtilités des mondes intérieurs.

C’était ça le secret : j’étais la pluie, j’étais les vagues, j’étais l’ensemble du paysage.

La citation avait entériné à tort mon impuissance ; car laissant la pluie aux aléas.
Cette pluie n’était pas une fatalité, j’avais un pouvoir sur cette météo d’une autre époque ; la vague n’étant que la réplique infinie et chaotique d’un tremblement premier qui n’avait jamais trouvé de plage où venir s’échouer.
Il y a les aléas, les vrais.
Pour lesquels il faut apprendre à danser.
Et il y a les autres, en nous.
Qu’il faut apprendre à reconnaître
Et accompagner vers le rivage

Merci F.V

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